Le 5 juin 2019, l’universitaire franco-iranienne Fariba Adelkhah était interpellée et incarcérée. Mi-mai, elle a été condamnée à cinq ans de prison. Au Moyen-Orient, les chercheurs étrangers sont des cibles commodes pour les régimes autoritaires pour régler des comptes diplomatiques avec l’Occident.

 

Pris dans le tourbillon des crises diplomatiques, les chercheurs étrangers paient au prix fort leur statut et leur liberté. Malgré eux, ils deviennent parfois les victimes collatérales d’enjeux qui les dépassent. 

Une dizaine d’universitaires étrangers sont ainsi actuellement incarcérés en Iran, sans parler de leurs collègues locaux. Outre Fariba Adelkhah, condamnée le 16 mai 2020 à cinq ans de prison pour “collusion en vue d’attenter à la sûreté nationale” (peine confirmée en appel), la chercheuse anglo-australienne Kylie Moore-Gilbert, professeure en études islamiques à l’Université de Melbourne, a été condamnée à dix ans de prison pour espionnage.

“C’est un métier à risque, constate Jean-François Bayart, professeur à l’Institut des Hautes Etudes Internationales et du Développement à Genève et membre du comité de soutien à Fariba Adelkhah. Dans l’imaginaire historique de la région, et cela bien au-delà de l’Iran, le chercheur occidental est associé à l’épisode traumatique de la colonisation et assimilé à un espion.”

L’Iran, un trou noir pour la recherche 

Résultat : il est désormais impossible de mener la moindre recherche sur le terrain en Iran. “Le moindre contact, même à titre individuel, avec des collègues iraniens, peut nous faire soupçonner d’espionnage, poursuit Jean-François Bayart. Et cette accusation, incarcération à l’appui, peut surgir à tout moment, même 5 ans ou 10 ans plus tard !”

Comme dans une partie de ping-pong sinistre, les chercheurs iraniens sont eux aussi dans le viseur des Occidentaux. Un scientifique iranien arrêté par le FBI aux Etats-Unis en 2017 vient d’être rapatrier vers Téhéran. Le professeur Cyrous Asgari avait été accusé de vol de documents commerciaux et emprisonné. Innocenté, un juge fédéral a prononcé son acquittement définitif.

Au Moyen-Orient, certains chercheurs occidentaux ont payé de leur vie leur engagement universitaire. Pris en otage par un groupe radical islamiste, prête-nom du Hezbollah, en 1985, le sociologue, politologue du CNRS Michel Seurat, spécialiste de la Syrie, est mort en captivité un an plus tard. Les restes de son corps seront retrouvés en 2005 dans la banlieue sud de Beyrouth.

 

Un doctorant italien torturé à mort en Egypte

Plus récemment, l’événement le plus dramatique dans la communauté universitaire étrangère au Moyen-Orient reste l’assassinat au Caire d’un doctorant italien de Cambridge, Giulio Regeni, âgé de 28 ans. Arrêté par les services secrets égyptiens, il a été torturé à mort. Son corps mutilé a été retrouvé dans un fossé de l’autoroute qui relie le Caire à Alexandrie.

Victime du zèle des services de sécurité ou de tensions diplomatiques, les chercheurs évoluent dans un environnement où tous les coups bas sont permis. Leur champ de recherche sur le terrain s’en trouve d’autant plus réduit.

Dans ce contexte, le cas de la Turquie est préoccupant, même si la situation y est moins dangereuse qu’en Iran ou en Irak pour les universitaires occidentaux. Les coups du pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan se concentrent sur les universitaires et chercheurs locaux, dont des milliers croupissent en prison.

“En Turquie, la liberté du chercheur étranger demeure, explique Jean-François Pérouse, ancien directeur de l’Institut français des études anatoliennes (IFEA) à Istanbul. Mais à condition qu’il ne touche pas à un certain nombre de sujets qui tournent autour de la personne du Président.”

Lignes rouges et sujets tabous en Turquie

S’intéresser à la question kurde est également compliqué pour un chercheur occidental, surtout s’il veut se rendre sur le terrain dans l’est de la Turquie. En interrogeant des sources kurdes, comme des élus ou des militants, il risque d’être assimilé à des opposants politiques, qui sont très souvent considérés comme des terroristes par le pouvoir turc.

“Il y a des difficultés pour obtenir des autorisations pour travailler sur les réfugiés syriens, reconnaît Jean-François Pérouse. C’est un sujet que le Président turc s’est approprié et dont il veut le monopole de la production d’information.”

L’archéologie est souvent un bon baromètre de l’état des relations bilatérales. Or, entre Paris et Ankara, celles-ci ne sont pas au beau fixe sur de nombreux dossiers. “Depuis plusieurs années, nous avons constaté une diminution considérable du nombre de fouilles archéologiques dirigées par des équipes françaises, regrette Jean-François Pérouse. Les chantiers sont victimes des aléas de la relation diplomatique.”

Les archéologues français ne sont pas les seuls à pâtir d’une mauvaise conjoncture avec la Turquie. Les chercheurs allemands ont perdu de grands chantiers de fouilles comme celui de Troie, dont ils avaient la direction depuis la fin du XIXe siècle.

Vers un statut international pour les chercheurs ?

Dans les milieux de la recherche en France, des universitaires réclament une plus grande fermeté vis-à-vis de certains pays du Moyen-Orient, en particulier l’Iran, et appellent à une suspension de la coopération scientifique institutionnelle engagée par la France. Mais cette option ne fait pas l’unanimité.

Roland Marchal, chercheur au CNRS/Sciences Po et détenu à la prison d’Evin de Téhéran du 5 juin 2019 au 20 mars 2020, a lancé l’idée d’une protection du statut de chercheur dans une tribune au journal Le Monde.

“L’idéal serait de définir à l’échelle internationale des droits et des tolérances spécifiques pour les universitaires comme il en existe, même s’ils ne sont pas strictement codifiés, pour les journalistes”, propose Roland Marchal.

Une façon d’en finir avec le nuage du soupçon qui plane au-dessus des chercheurs, devenus des boucs-émissaires pour les régimes autoritaires, alors qu’ils sont autant de passerelles académiques entre l’Orient et l’Occident.